Les variables sociales de l'engagement politique

 


Si vous avez un tant soit peu réfléchi au paradoxe d'Olson, vous avez dû vous dire qu’il serait étonnant que tous les gens qui manifestent le fasse en réfléchissant aux gains qu’ils pourraient en retirer par rapport aux coûts. Cela ne veut pas dire que c’est impossible : ils sont nombreux les lycéens qui manifestent pour ne pas avoir à aller en cours en comprenant qu’ils ne risquent pas grand-chose ou les élèves qui sont délégués ou, mieux, au CVL parce que cela fait bien sur le dossier…). Il y a même des profs qui font grève parce que cela leur permet, de manière assez égoïste, de souffler un peu (Pas tous… mais je vais quand même me faire tuer par mes collègues).

Mais il y a surtout des profs qui font grève parce que cela correspond à leurs valeurs, et des élèves qui s’investissent parce que cela correspond à leurs valeurs.

Rappelez-vous votre cours de première sur les déterminants du vote : il y a des individus qui votent rationnellement (le vote sur enjeu ou le vote stratégique) mais il y aussi des variables lourdes du vote qui font que, selon le groupe auquel on appartient, on a plus tendance à aller voter ou non, ou à voter pour tel ou tel candidat ou parti… C’était une question de socialisation, par la famille notamment mais aussi les collègues, les amis, etc.  Or ces collègues et amis appartiennent souvent au même milieu social.

C’est la même chose avec l’engagement politique pris d’une manière globale (vote et manifestations, grèves, etc.). Il y a un effet de l’environnement social sur l’engagement politique.

Alors, au même titre que vous avez étudié les variables lourdes du vote, existe-t-il des variables lourdes qu’on appellera variables sociales de l’engagement politique ?

 

La catégorie socio-professionnelle et le niveau de diplôme

L’engagement dans la politique conventionnelle

Historiquement, en tout cas depuis la révolution française, ce sont avant tout les « bourgeois » qui s’investissaient dans le monde politique. Je vous mets au défis de trouver une grande figure de la politique conventionnelle (celle liée à la démocratie représentative) qui vienne de la plèbe (le bas peuple). Il y en a eu, mais tellement peu, que vous ne les connaissez pas.

Par contre, au XIXème siècle, on sent monter la contestation ouvrière au même titre qu’il y avait des révoltes paysannes dans l’ancien régime.

Arrêtons-nous sur la politique conventionnelle. Dans la France d’aujourd’hui, de quelles catégories socio-professionnelles viennent les grandes figures de la politique ? A votre avis ?

Faisons un petit comparatif à l’Assemblée Nationale (élections 2017)… 75% des députés sont des cadres et professions intellectuelles supérieures (alors que 18% des actifs en France le sont). 10,5% des députés sont des chefs d’entreprises (pour 6% des actifs). Et même s’ils ne pèsent pas lourd dans la population active (1,6%), les agriculteurs représentent près de 3% des députés. Par contre, les employés (27% des actifs) ne représentent que 4,6% des députés, les professions intermédiaires (26% des actifs) 6% des députés, les ouvriers (21% des actifs) ne représentent que… 0% des députés…

Il y a plusieurs manières de l’expliquer :

  • Certaines professions permettent plus facilement de s’engager en politique. Les fonctionnaires (et ici surtout les cadres de la fonction publique) peuvent arrêter de travailler pour occuper un mandat politique, et retrouver leur emploi une fois que le mandat est fini. Ça n’est pas le cas pour les salariés du privé. La logique est la même pour les chefs d’entreprises qui sont propriétaires de leurs entreprises et qui peuvent donc déléguer la gestion de leur entreprise pour en reprendre la direction une fois le mandat terminé.
  • Les individus des catégories sociales « supérieures » seraient plus socialisées (dans la famille mais aussi au travail) pour la politique conventionnelle. Par exemple, la valeur « pouvoir » serait plus transmise dans les familles « du haut » et, plus simplement, l’intérêt pour la « chose politique » serait plus développé sous forme d’imprégnation (émissions politiques regardées à la maison par exemple) ou sous forme de pratique directe (discussions à table, participation à des manifestations ou des meetings politiques, fréquentations…) dans les catégories supérieures.
  • Enfin, s’engager en politique peut demander de posséder différents types de capitaux. La communication politique peut coûter cher (et il y a un risque de non remboursement). Il faut donc être richement doté en capital économique. D’autre part, le monde politique est complexe. Il faut maîtriser son organisation, l’idéologie à laquelle on adhère, le langage et les codes comportementaux (vestimentaires par exemple) qui assureront une certaine crédibilité. Il faut donc être richement doté en capital culturel. Enfin, il faut souvent avoir un réseau de relation important (il faut être richement doté en capital social)
Quelques députés de 2017... Pas d'ouvriers parmi eux.


Evidemment, toute cette présentation sur le lien entre la variable catégories sociales et engagement politique se transpose à la variable diplôme. Ce sont avant tout les plus diplômés qui s’engagent dans la politique conventionnelle.

 

L’engagement dans la politique non-conventionnelle

Maintenant regardons ce qui se passe du côté de la politique non-conventionnelle (grève, appartenance à un syndicat, manifestation, appartenance à un mouvement…).

Du XIXème siècle jusqu’à la fin des trente glorieuses, on peut dire que ce sont les ouvriers et, plus généralement, les prolétaires qui se mobilisent. On est dans une logique de lutte contre l’exploitation et les inégalités (la lutte des classes), avec des syndicats puissants (la CGT notamment) dans un monde où l’idéologie communiste est très forte.

La grande grève des mineurs de 1963

Mais le monde a changé : le niveau de vie a augmenté, la structure socio-professionnelle a évolué (moins d’ouvriers, plus de cadres et de professions intermédiaires) et le système d’aides sociales et de services publics a réduit globalement les inégalités. Les modes de vie se sont homogénéisés (la grande majorité des ménages va progressivement posséder une voiture, une machine à laver, une télévision, un ordinateur…). 

La Peugeot 504... Pour illustrer l'augmentation du niveau de vie et la réduction des distances interclasses

Le nombre de jour de grève a baissé mais le nombre de manifestations et, plus généralement, de mouvements contestataires a augmenté. On est dans un mode post-industriel dans lequel les revendications portent beaucoup sur l’égalité des droits (des femmes, des homosexuels, des sans-abris…), sur l’écologie, sur la préservation de cultures locales, etc.

La Marche des fiertés (2020). Regardez: plus de filles que de garçons. 

Et ici, le lien entre diplômes ou CSP et engagement va varier selon le thème. L’écologie, par exemple, est une préoccupation plus importante dans les catégories aisées que dans celles défavorisées : quand on est dans une catégorie défavorisée la préoccupation, c’est de manger et de se chauffer, pas de savoir si on mange bio ou si on pollue (j’exagère peut-être mais pas beaucoup). Donc les actions de boycott de marques (consommation engagée) sont surtout suivies par ceux qui en ont les moyens. Et pour les mêmes raisons qui font que faire de la politique traditionnelle demande du temps, de l’argent et des connaissances, on retrouve souvent des individus diplômés, cadres ou juste en dessous, dans les mouvements contestataires. Et si les professeurs sont plus syndiqués que les ouvriers et font plus souvent grève, c’est qu’ils en ont les moyens financiers et qu’ils ne peuvent pas perdre leur emploi.


Par contre, le mouvement des gilets jaunes a été intéressant à étudier. Le déclencheur, c’est le passage à 80 km/h sur les routes départementales. Mais, le mal était plus profond. Certains y ont vu un retour de la lutte des classes parce que l’on y retrouvait surtout des individus des catégories populaires (employés et ouvriers), mais on pouvait y voir aussi une opposition « non ou peu diplômés contre diplômés » (sur le rôle de la voiture dans la pollution, sur le développement durable et l’écologie), et on pouvait y voir un mouvement des banlieusards et des ruraux contre les métropoles (donc critère du lieu de résidence).


Mais, évidemment, les trois critères (CSP/diplômes/lieu de résidence) se recoupent plutôt bien.

 

L’âge et la génération

L’engagement politique dépendrait aussi de l’âge… Ainsi, on retrouve très peu de jeunes militants (ils existent mais sont peu nombreux) au même titre que les jeunes votent moins que les autres catégories d’âges. 

LR... A peu près 60 000 adhérent en 2020 dont 500 de moins de 35 ans

Ils sont moins intégrés dans la société (le chômage et la précarité les touche plus, ils doivent être mobiles géographiquement) et ont donc d’autres sujets de préoccupations. On peut ainsi relier la faiblesse de leur engagement dans la politique conventionnelle à leur place dans l’espace social. Et dans une perspective bourdieusienne, à leur possessions en capital économique (faible), en capital culturel (globalement plus élevé que les générations précédentes mais pas forcément en ce qui concerne les connaissances liées à la politique) et en capital social(ils n’ont pas nécessairement les réseaux de relation).

Il y aurait ainsi un effet d’âge sur l’engagement politique.

L’effet d’âge est un effet qui consiste à faire de l’âge des individus une force qui agit socialement sur le groupe constitué par ces individus. Il y aurait ainsi une causalité entre l’âge biologique et certaines variables économiques, sociales et politiques.

Mais attention, on retrouve ponctuellement ou selon les sujets, des engagements massifs des jeunes dans les actions de politiques non conventionnelles. C’était par exemple le cas contre la réforme du bac ou avec le marches pour le climat.

Enfin, les casseurs qui ont, à leur manière un message politique, sont des jeunes.

Des casseurs en 2017 (plutôt jeunes)


Par contre, il est certain que les plus âgés sont plus investis globalement en politique conventionnelle comme en politique non-conventionnelles : beaucoup de gilets jaunes qui tenaient les ronds points étaient âgés, voire retraités, beaucoup de ceux qui participent aux associations de quartiers, de défense des animaux, de préservation des coutumes et langues régionales… sont âgés.


D’autre part, les jeunes ont d’autres modes d’actions politiques, souvent plus éphémères : ce sont les actions sur les réseaux sociaux notamment avec les messages postés, les emblèmes, etc.

Mais ici, plus qu’un effet âge, c’est un effet de génération qui est plus approprié. Les jeunes ont grandi dans un monde avec une technologie particulière que maitrise mal la génération de leurs parents ou de leurs grands-parents.

La génération est un concept de sciences sociales qui sert à désigner un groupe ou une sous-population d’individus ayant à peu près le même âge et/ou ayant vécu la même époque historique. Le fait d’avoir été socialisés dans une même période et influencés par les évènements historiques de cette période conduirait à une homogénéité des comportements des individus d’une même génération.

L’effet de génération est un effet qui consiste à faire de la génération des individus une force qui agit socialement sur le groupe constitué par ces individus. Il y aurait ainsi une causalité entre la génération et certaines variables économiques, sociales et politiques

 

Par exemple, en Mai 68, la mobilisation des jeunes contre un modèle de société hérité de leurs parents (le métro/boulot/dodo ou la rigidité des mœurs) a été très forte, très très forte. Cette période a pu « modeler » les comportements des jeunes individus des années 60-70 qui ont intériorisé la manifestation et la grève dans leur représentation de ce qu’est l’action politique. Et parmi les « vieux » gilets jaunes, on pouvait retrouver des anciens « soixante-huitards ».

Des jeunes pendant Mai 68 (en 2020, ils avaient 70 ans)


Autre exemple, le fait d’avoir connu la guerre et l’occupation, pourrait expliquer le fort engagement en termes de vote des plus vieux de citoyens. Alors que les jeunes, qui ne l’ont pas connu, et qui au contraire, connaissent une période de perte de légitimité des institutions politiques, votent peu.

 

Le sexe

L’engagement en politique conventionnelle est surtout masculin et cela se ressent en termes de représentativité. Les lois forcent une certaine parité parmi les représentants mais elle est parfois difficile à obtenir et surtout, il y a beaucoup plus de militants que de militantes.

Le mouvement de Libéralisation de la Femme (MLF) 

Plusieurs explications : le machisme des dirigeants des partis (majoritairement des hommes), le fait que les femmes ne seraient pas socialisées pour la politiques (et son aspect compétition), le fait que la politique partisane demande beaucoup de temps pris sur le temps familial alors qu’elles subissent une inégalité de répartition des tâches domestiques…

 Par contre, elles sont beaucoup plus investies dans les mouvements associatifs, et ce quel que soit leur âge. Par exemple, il serait intéressant de regarder la composition des délégués et des membres du cvl au lycée. Et il me semble que sur les photos des marches pour l’environnement, on retrouve plus de filles (à vérifier). A priori, les actions de boycott de marques seraient aussi plus suivies par les femmes que par les hommes.

Un comité de quartier. Sur la photo: un homme / dix femmes 

Enfin, se trouvant dans des positions souvent inégalitaires, elles manifestent pour leurs droits (égalité salariale, droit à l’avortement…).

Mais on peut comprendre le poids de la socialisation dans les différences d’actions entre hommes et femmes.

 

Ainsi, par-delà le problème du calcul coûts/avantages(et des incitations sélectives ou des rétributions symboliques), l’engagement politique dépend beaucoup des groupes auxquels on appartient, de leurs valeurs, de leurs normes, et donc de la socialisation qui est faite à l’intérieur.

La catégorie socioprofessionnelle, le niveau de diplôme, le sexe, la génération, l’âge, et toutes les variables non étudiées, modèlent les comportements et permettent d’établir des distinctions dans la force et la forme que prend l’engagement politique.

Donc pour comprendre l’engagement, il faut à la fois tenir compte des calculs des individus mais aussi de l’environnement socio-historique qui les modèlent et déterminent leur manière d’agir et de penser.

Commentaires