Quatre raisons au commerce entre pays comparables

 

Un riche industriel allemand commerce avec un riche industriel français



Comment expliquer le commerce entre pays comparables, c’est-à-dire entre pays ayant un niveau de développement proche et une structure de production relativement similaire ?

La question se pose car, si les pays produisent globalement les mêmes biens et services, on pourrait se demander pourquoi ils continuent à importer et exporter entre eux. Si chacun produit des voitures, de l’alcool, des produits agroalimentaires, des biens industriels ou des services, quel est alors l’intérêt du commerce international ?

Or, dans les faits, une grande partie du commerce mondial est un commerce entre pays comparables, en particulier entre pays du Nord. Pour comprendre ce phénomène, il faut dépasser une lecture trop simple du commerce international et mobiliser plusieurs niveaux d’explication.


Les raisons géographiques et historiques

Les frontières politiques ne correspondent pas nécessairement aux réalités économiques. Elles sont souvent le résultat de constructions historiques, diplomatiques ou militaires, et non de logiques productives.

Prenons l’exemple de la bière. On en produit dans le nord de la France, en Belgique, en Allemagne ou encore en Grande-Bretagne. Ces régions forment un espace géographique relativement restreint, au sein duquel les échanges de savoir-faire, de travailleurs et de produits existaient bien avant la fixation des frontières actuelles. Selon l’endroit où l’on place une frontière, un échange peut être considéré comme national ou international, alors même que la distance géographique est très faible.

Autre exemple : une entreprise de conditionnement de piments située à Biarritz peut s’approvisionner à Espelette (France) ou à Irun (Espagne). Dans les deux cas, la distance est similaire, mais dans le second cas, l’échange devient un échange international. Cela montre que la frontière est une construction politique plus qu’économique.

Plus largement, le commerce mondial est avant tout un commerce entre pays géographiquement proches. Il existe souvent davantage de liens économiques entre les habitants de Lille et de Bruxelles qu’entre ceux de Lille et de Nice, ou entre Mulhouse, Bâle et Fribourg qu’entre Mulhouse et Brest.

La proximité géographique réduit les coûts de transport, facilite les échanges et peut même créer un attachement symbolique ou social aux échanges locaux ou transfrontaliers. Les consommateurs comme les producteurs peuvent accepter de payer un peu plus cher un bien étranger s’il est géographiquement proche, parce que les déplacements coûtent moins cher et parce que la proximité renforce les liens économiques et sociaux.


Les raisons économiques comme la différenciation des produits (les différences de qualité mais pas que…)

Les pays comparables sont généralement des pays riches. Or, lorsque le niveau de vie s’élève, les besoins des individus évoluent. Une fois les besoins essentiels (se nourrir, se loger, se vêtir) satisfaits, les individus développent des besoins d’appartenance et d’estime.

Cela se traduit par un besoin de différenciation : les individus cherchent à se distinguer des autres, notamment à travers leur consommation. Les biens consommés deviennent alors des supports de signal social. C’est ce que l’on appelle la consommation ostentatoire.


Ainsi, un individu peut choisir d’acheter une BMW ou une Audi pour afficher une certaine réussite sociale, tandis qu’un autre peut préférer une Dacia pour signaler que la voiture n’est pas centrale dans son identité sociale. De la même manière, certains consommateurs allemands achèteront des produits français pour leur image ou leur prestige, tandis que des consommateurs français achèteront des produits allemands pour leur réputation de qualité ou de fiabilité.

Cette logique montre que le prix n’est pas le seul déterminant de l’échange. Une entreprise capable de se différencier, soit objectivement (qualité, caractéristiques techniques, normes environnementales), soit subjectivement (marque, réputation, marketing), peut exporter ses produits, parfois même à un prix plus élevé que ses concurrents.

On distingue ainsi :

  • une différenciation verticale, fondée sur des différences objectives de qualité ou de caractéristiques ;
  • une différenciation horizontale, fondée sur l’image, la marque et la perception des consommateurs.

Ces logiques de différenciation expliquent une part importante du commerce intrabranche, mais qu'une entreprise peut importer des composants étrangers non parce qu’ils sont moins chers, mais parce qu’ils permettent de se différencier.


Les raisons géopolitiques

Depuis la seconde moitié du XXᵉ siècle, de grandes zones économiques et politiques se sont constituées : l’ALENA en Amérique du Nord, le MERCOSUR en Amérique du Sud, l’ASEAN en Asie, et bien sûr l’Union européenne.


Au sein de ces zones, les entraves au commerce ont été largement supprimées. Dans l’Union européenne, par exemple, les marchandises circulent librement entre pays, sans droits de douane, et les normes sont largement harmonisées. Un produit conforme aux normes belges peut être vendu en France ou en Allemagne.

Cette intégration économique a mécaniquement accru le commerce au sein de ces zones, c’est-à-dire entre pays comparables. Elle s’est aussi accompagnée d’une volonté politique de coopération industrielle. L’exemple d’Airbus est emblématique : conçu comme un projet franco-allemand, il repose aujourd’hui sur une fragmentation de la production entre plusieurs pays européens. Chaque passage de frontière d’un composant est comptabilisé comme une exportation et une importation, ce qui gonfle le volume du commerce intrabranche.


Des avantages comparatifs plus fins: productivités relatives et spécialisation intra-branche

À première vue, le commerce entre pays comparables peut sembler remettre en cause la théorie des avantages comparatifs, puisque ces pays disposent de dotations factorielles et technologiques proches et produisent globalement les mêmes biens.

En réalité, ce commerce ne contredit pas la théorie des avantages comparatifs : il en propose une lecture plus fine.

Même lorsque les pays ont des dotations globales similaires, ils ne sont pas également efficaces dans toutes les étapes ni dans tous les segments d’une même branche d’activité. Les différences portent alors non plus sur les grandes branches (industrie contre agriculture, par exemple), mais sur des segments précis de production.

Deux pays développés peuvent produire des voitures, mais l’un peut être relativement plus productif dans les moteurs, l’autre dans l’électronique embarquée, le design, les équipements de sécurité ou certains composants spécifiques. Ces différences de productivité relative s’expliquent par des trajectoires d’innovation, des investissements passés, des effets d’apprentissage, des économies d’échelle et des spécialisations industrielles fines.

Ces productivités relatives sectorielles se traduisent par des coûts relatifs plus faibles dans certains segments précis, ce qui fonde des avantages comparatifs intra-branches. Les pays se spécialisent alors non pas dans des biens totalement différents, mais dans des variétés, des qualités ou des fonctions différentes au sein d’une même branche.

Ainsi, le commerce entre pays comparables repose bien sur des avantages comparatifs, mais sur des avantages comparatifs plus fins, plus qualitatifs et plus dynamiques que ceux mis en avant dans les modèles traditionnels.


Conclusion

Le commerce entre pays comparables peut toujours être analysé à l’aide de la théorie des avantages comparatifs. Dans ce cas, il ne s’agit plus principalement d’avantages comparatifs fondés sur les dotations factorielles traditionnelles (travail, capital, ressources naturelles), mais davantage sur des dotations technologiques, des trajectoires d’innovation et des productivités relatives fines, à l’intérieur d’une même branche d’activité. Même entre pays développés, il existe donc des différences d’efficacité relative qui orientent les spécialisations et expliquent une partie du commerce intrabranche.

Cependant, cette grille de lecture ne suffit pas à elle seule pour comprendre le commerce entre pays comparables. Celui-ci doit être enrichi par d’autres facteurs explicatifs : le rôle des frontières comme constructions politiques plus qu’économiques, la proximité géographique, le besoin de différenciation des consommateurs dans les pays riches, ainsi que les choix politiques et institutionnels favorisant l’intégration régionale et la coopération industrielle (comme dans le cas de l’Union européenne et d’Airbus).

Ainsi, le commerce entre pays comparables ne remet pas en cause la théorie des avantages comparatifs, mais invite à l’élargir et à la compléter pour rendre compte de la réalité contemporaine du commerce international.


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