Les motifs de l’action collective évoluent avec
leur temps. Les acteurs évoluent également : leurs identités, leurs
revendications, leurs ressources. Il est donc logique que les formes mêmes
de l’action collective se transforment au fil de l’histoire.
C’est ce que Charles Tilly appelle les répertoires de l’action collective,
c’est-à-dire l’ensemble des moyens d’action qu’un groupe juge utilisables et
légitimes dans un contexte donné, à une époque donnée.
Dans ses études sur la France, l’Angleterre ou encore les États-Unis, Tilly montre que les répertoires ne sont jamais universels :
ils dépendent :
- du contexte politique (démocratie vs autoritarisme) ;
- de la configuration sociale (ouvriers, étudiants, catégories
moyennes, mouvements féministes…);
- de la géographie ;
- de la technologie disponible.
Ainsi, on n’agit pas de la même manière au sein d’un régime libéral du XXe siècle que dans la France absolutiste du XVIIe siècle (Tilly, 1986), pas plus qu’un collectif de mineurs en lutte ressemblant aux grands conflits industriels des Trente Glorieuses ne se mobilise comme un mouvement féministe de la décennie 2020.
1. Le
répertoire des conflits traditionnels du travail
Dans les sociétés industrielles du XIXe et du XXe
siècles, la grève devient l’action privilégiée du mouvement ouvrier.
Tilly rappelle qu’elle est rendue possible par la concentration spatiale des
travailleurs et l’existence d’une production continue : bloquer le travail,
c’est bloquer la machine économique (Tilly, 1995).
Deux logiques coexistent :
- Bloquer la production pour peser sur l’économie :
Exemple historique : les grèves des mineurs britanniques de 1984-1985, qui paralysent des secteurs entiers de l’industrie lourde.
Exemple contemporain : les grèves dans les raffineries françaises en octobre 2022 qui provoquent des pénuries de carburant, et mettent le gouvernement sous pression . - Bloquer la production pour contraindre l’employeur :
Ex : la grande grève des cheminots français de 1995, qui obtient le retrait du contrat de plan sur les retraites ferroviaires.
Ce répertoire inclut aussi les piquets de
grève, les manifestations massives, les occupations d'usine, ou les grands cortèges syndicaux.
2. Le
répertoire des nouveaux mouvements sociaux
À partir des années 1970-1980, avec l’essor des
mouvements féministes, écologistes, LGBTQ+, antiracistes et altermondialistes,
le public change : il est souvent plus jeune, plus féminisé, plus
éduqué. Les revendications portent davantage sur les valeurs, les
droits, l’environnement.
Ce changement s’accompagne d’un nouveau
répertoire d’action, davantage tourné vers la visibilité médiatique,
ce que Tilly décrit comme une “performance publique” destinée à attirer
l’attention.
Exemples
illustratifs
- La “marche des fiertés” (Pride), née en
1970 à New York après les émeutes de Stonewall (1969), illustre l’usage du
corps et de la visibilité comme outil politique.
- Les actions spectaculaires de Greenpeace depuis les années 1980 : monter sur des plateformes pétrolières (ex :
Brent Spar en 1995), s’interposer face à des baleiniers, produire des
images fortes destinées aux médias.
- Extinction Rebellion (2018-) utilise
des blocages de ponts, des “die-in” en centre-ville pour symboliser
l’urgence climatique.
- Les mouvements comme #MeToo (2017-) mobilisent massivement les
réseaux sociaux pour créer un effet d’onde mondiale sans grève ni
manifestation initiale.
Dans un monde où l’image circule vite,
l’efficacité passe souvent par la dramatisation symbolique, moins par le
blocage matériel.
3. Les
répertoires de la consommation engagée
Le boycott devient, au XXe siècle, un
outil central des mouvements sociaux.
- Exemple historique : le boycott de Montgomery (1955-1956)
contre la ségrégation raciale, mené par le Montgomery Improvement
Association et Rosa Parks, marque l’essor de ce répertoire aux États-Unis.
- Exemple international : le boycott de Nestlé lancé en 1977 par
l’International Baby Food Action Network, devenu un symbole de
contestation des multinationales.
- Exemple récent : le boycott de certaines marques de fast-fashion
pour dénoncer les conditions de travail au Bangladesh après l’effondrement
du Rana Plaza en 2013.
Tilly souligne que ce type d’action suppose un niveau
de ressources et de choix suffisant (rappelez-vous la remarque d'Harmonie en cours) pour que l’on puisse décider d’acheter
ou de ne pas acheter. Il est donc beaucoup plus probable dans des sociétés
riches et mondialisées.
Dans les sociétés du XIXe siècle, où la majorité
de la population lutte pour se nourrir et se loger, ce type de répertoire
aurait eu un impact très faible.
4. L’essor du
répertoire numérique : la sphère réelle et la sphère virtuelle
Le XXIe siècle introduit un tournant majeur : les
actions collectives se déploient désormais aussi dans l’espace numérique.
Répertoire
légal en ligne
- Hashtags mobilisateurs
(#BlackLivesMatter dès 2013 ; #MeToo en 2017).
Le hashtag BLM a structuré l’action collective lors des manifestations de Ferguson (2014) et après la mort de George Floyd (2020). - Campagnes virales sur
TikTok ou Instagram, souvent organisées par des jeunes (ex. mobilisation
contre les violences sexuelles dans les lycées en France en 2021).
Répertoire
illégal ou borderline : l’hacktivisme
- Le collectif Anonymous lance des attaques DDoS contre
Mastercard, Visa et PayPal en 2010 pour protester contre le blocage des
dons à WikiLeaks.
- En 2022, des groupes pro-ukrainiens et pro-russes s’affrontent via des
cyberattaques visant des infrastructures ou des sites institutionnels.
Pour Tilly, cela constitue un élargissement du
répertoire, mais la logique reste la même :
les groupes utilisent les outils disponibles dans leur époque.
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| Charles Tillly (1929-2008) |


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