Pourquoi le libre-échange peut-il susciter des politiques protectionnistes ?


Young Donald justifie le protectionnisme américain

Le libre-échange repose sur l’ouverture des frontières afin de faciliter les échanges entre pays. En théorie, cette ouverture permet à chaque pays de se spécialiser dans les productions pour lesquelles il est le plus efficace, ce qui favorise la croissance économique et la baisse des prix pour les acheteurs.

Cependant, dans la réalité, le libre-échange peut aussi avoir des effets négatifs. Lorsque des entreprises nationales sont confrontées à une concurrence étrangère plus productive ou bénéficiant de coûts plus faibles, certaines peuvent disparaître. Cela entraîne des pertes d’emplois dans des secteurs précis ou dans certains territoires. Ces effets sont bien documentés par les économistes, notamment à propos de la concurrence des pays émergents sur les industries des pays développés. Le problème est d'autant plus important que certains pays peuvent être accusé (à tort ou à raison, d'ailleurs) de pratiques déloyales.

Face à ces difficultés économiques et sociales, certains États peuvent être tentés de mener une politique inverse, visant à limiter la concurrence étrangère. C’est ce que l’on appelle le protectionnisme.


Le protectionnisme : une politique de limitation des échanges

Le protectionnisme désigne l’ensemble des politiques qui cherchent à limiter les importations afin de protéger certaines activités économiques nationales. 

Les objectifs peuvent être variés : protection de l’emploi, défense de secteurs stratégiques, sécurité nationale ou souveraineté économique.

Concrètement, le protectionnisme peut prendre différentes formes. Les États peuvent augmenter les droits de douane, fixer des quotas d’importation, imposer des normes techniques strictes ou encore subventionner leurs entreprises nationales. Il ne s’agit pas nécessairement de fermer totalement les frontières, mais de modifier les conditions de concurrence entre producteurs nationaux et étrangers.


On peut distinguer deux grandes logiques de protectionnisme, qui reposent sur des justifications économiques et politiques différentes.

Le protectionnisme éducateur

Le protectionnisme éducateur est une théorie développée au XIXᵉ siècle par Friedrich List, dans un contexte où l’Angleterre domine largement l’économie mondiale. À cette époque, le Royaume-Uni défend le libre-échange alors même qu’il dispose déjà d’un appareil productif très performant. L'Allemagne ou plutôt "La Confédération Germanique" à l'époque, est au début de son développement industriel.

L’idée centrale de List est que le libre-échange ne produit pas les mêmes effets selon le niveau de développement des pays. Pour un pays en retard industriellement, ouvrir immédiatement ses frontières peut conduire à la disparition de ses entreprises, incapables de rivaliser avec celles des pays plus avancés. Dans ce cas, le libre-échange empêche le développement au lieu de le favoriser.

Selon cette logique, un pays doit se protéger temporairement afin de permettre à ses industries naissantes de se développer. Cette protection donne aux entreprises nationales le temps d’améliorer leur productivité, d’accumuler de l’expérience et d’atteindre une taille suffisante. En produisant davantage, elles peuvent bénéficier d’économies d’échelle, ce qui réduit leurs coûts unitaires et les rend progressivement capables de faire face à la concurrence internationale.

Ce type de protectionnisme n’implique pas un isolement total. Les entreprises étrangères peuvent être autorisées à s’implanter sur le territoire afin de favoriser les transferts de technologies et de savoir-faire. Les exportations peuvent également être encouragées pour insérer progressivement les entreprises nationales dans le commerce mondial.

La trajectoire de la Chine à partir des années 1990 illustre cette logique. Le pays a protégé son marché intérieur tout en attirant des firmes étrangères, souvent sous la forme de partenariats avec des entreprises locales. Cette stratégie a permis aux entreprises chinoises de monter en gamme avant une ouverture plus large, notamment après l’entrée du pays à l’OMC en 2001.

Ce protectionnisme est cependant censé être temporaire. Lorsqu’il se prolonge trop longtemps, il peut entraîner des inefficacités, un manque d’innovation et des tensions commerciales avec les autres pays.


Le protectionnisme défensif

Le protectionnisme défensif vise avant tout à protéger les emplois et les entreprises existantes face à une concurrence étrangère jugée déloyale. Il est très présent dans les discours politiques contemporains, notamment aux États-Unis.

Sous la présidence de Donald Trump, mais aussi sous celle de Joe Biden, l’argument central est que certaines entreprises étrangères bénéficient d’avantages artificiels qui faussent la concurrence. Ces avantages ne reposent pas sur une meilleure productivité, mais sur des politiques publiques spécifiques mises en place par les États.

Par exemple, certains gouvernements accordent des subventions massives à leurs entreprises industrielles. Ces aides publiques permettent de réduire les coûts de production ou de vendre à des prix très bas sur les marchés internationaux. Les entreprises étrangères, qui ne bénéficient pas de telles subventions, ne peuvent pas s’aligner sur ces prix, ce qui crée une concurrence déséquilibrée.

Ce type de discours se place clairement du côté du salarié et, surtout, de l’électeur, en mettant en avant la défense de l’emploi national. Il repose sur un constat partiellement fondé : tous les pays ne respectent pas les mêmes règles économiques, sociales ou environnementales... On peut considérer, même, que certains abusent. 


Le dumping : des pratiques qui faussent la concurrence

Le dumping désigne le fait pour une entreprise ou un pays de vendre ses produits sur un marché étranger à un prix anormalement bas, soit inférieur au prix pratiqué sur le marché intérieur, soit inférieur au coût de production. L’objectif est de gagner des parts de marché en éliminant ou fragilisant les concurrents étrangers.

Il existe plusieurs formes de dumping.

  • Le dumping fiscal correspond à des situations dans lesquelles des États accordent des avantages fiscaux importants aux entreprises. Par exemple, certaines multinationales localisent leur siège en Irlande afin de bénéficier d’un impôt sur les sociétés très faible. Cela réduit leurs coûts globaux et leur permet de vendre leurs produits à des prix plus bas dans le reste de l’Union européenne, au détriment des entreprises situées dans des pays à fiscalité plus élevée.
  • Le dumping social repose sur l’absence ou la faiblesse de protection des travailleurs. Lorsque les salaires sont très bas, que les durées de travail sont longues et que la protection sociale est limitée, le coût du travail diminue fortement. Or, le coût du travail est un élément central du coût de production. En ne protégeant pas la population active, certains pays permettent à leurs entreprises de produire à moindre coût, ce qui leur donne un avantage concurrentiel artificiel. L’industrie textile au Bangladesh en est un exemple : les conditions de travail y sont très dégradées et les salaires extrêmement bas, ce qui permet de produire des vêtements à très faible coût par rapport aux pays où les normes sociales sont plus strictes.
  • Le dumping environnemental consiste à produire à moindre coût en ne respectant pas ou peu les normes environnementales. Lorsqu’un pays impose peu de contraintes en matière de pollution, de gestion des déchets ou de protection des écosystèmes, les entreprises y supportent des coûts de production plus faibles. Un exemple souvent cité est celui de la déconstruction des navires en Inde, notamment sur le site d’Alang. Les navires y sont démantelés sans protections suffisantes pour les travailleurs et sans normes environnementales strictes. Les entreprises évitent ainsi les coûts liés au recyclage sécurisé des matériaux dangereux, ce qui réduit fortement les coûts par rapport à une déconstruction réalisée en Europe.
  • Le dumping monétaire repose sur le maintien volontaire d’une monnaie à un niveau artificiellement bas afin de rendre les exportations plus compétitives. Pendant longtemps, la Chine a été accusée de sous-évaluer sa monnaie afin de rendre ses produits moins chers sur les marchés internationaux. Cette stratégie favorise les exportations, mais pénalise les producteurs étrangers.

Ces différentes formes de dumping peuvent se cumuler et renforcer la compétitivité artificielle de certains pays. C’est pourquoi certains États estiment légitime de mettre en place des mesures protectionnistes pour s’en protéger.


Conclusion

Le protectionnisme ne doit pas être compris comme un simple rejet du libre-échange. Il peut répondre à des logiques très différentes, allant de l’accompagnement du développement économique à la défense des emplois face à des pratiques jugées déloyales. 

[Il faut être aussi et admettre que le protectionnisme peut aussi être vu comme une forme de pratique électoraliste: le discours sur la protection des emplois sans évocation des effets pervers d'une politique protectionniste a pour but de flatter l'électeur.] 

Toute la difficulté consiste à trouver un équilibre entre ouverture commerciale et protection des intérêts économiques, sociaux et environnementaux. Une ouverture totale et immédiate peut fragiliser durablement certains secteurs, tandis qu’un protectionnisme excessif peut, entre autres choses,  freiner l’innovation et la croissance ou générer de l'inflation.





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