La structure des opportunités politiques

 


Il y a une dimension à prendre en compte pour expliquer le paradoxe de l'action collective.… 

Nous avons dit que la participation individuelle à une action collective résultait d’un calcul coût (le coût d'aller manifester ou faire grève) / gains (gains matériels et/ou rétributions symboliques). Or qui dit calcul, en science politique, dit stratégie...

Vous avez pu vous en rendre compte dans votre famille par exemple ou dans votre groupe d’amis: il y a des moments plus propices que d’autres pour obtenir ce que l’on veut (en râlant ou non d’ailleurs).

Cette dimension stratégique est importante parce que l’objectif d’une mobilisation, c’est qu’elle aboutisse et que le mouvement ou le collectif gagne.

Or , dans la mise en place de la stratégie et donc dans le calcul, il y a des moments pour lancer un mouvement plus propices que d’autres… C’est un problème d’opportunité, c’est-à-dire de circonstances qui conviennent pour faire quelque chose. 

Par exemple, vous voulez un nouveau portable qu’il va falloir négocier avec vos parents… Une bonne combinaison d’éléments serait (1) que vos parents en aient les moyens, (2) que vous ayez bien travaillé à l’école, (3) que vos parents aient quelque chose à se faire pardonner, (4) que vous ayez des exemples en pagailles d’enfants de votre entourage qui ont un nouveau portable, etc.

Evidemment, la première condition est la plus importante mais cette première condition toute seule peut ne pas être suffisante. L’appui total ou partiel des autres opportunités sera bienvenu.

En politique, et notamment en matière de mouvements collectifs, c’est la même chose.

Il y a des opportunités politiques qui découlent d’un ensemble d’éléments, de faits économiques, sociaux et politiques, qui se combinent entre eux. C’est ce que l’on appelle la structure des opportunités politiques.

La structure des opportunités politiques est l’ensemble des éléments de l'environnement et du contexte économique, social et politique qui fragilise ou renforce l’efficacité d’une action collective.

Arrêtons-nous sur le mouvement « Black lives matter » de 2020.

Pour rappel, des membres de la communauté Afro-américaine ont créé le mouvement en 2013. Jusqu’à mai 2020, on en a peu parlé. Mais suite au décès de George Floyd (un africain-américain) au cours de son arrestation en mai 2020, le mouvement a acquis une grande visibilité.

En fait, le décès de George Floyd n’a été qu’un déclencheur des grandes émeutes et mobilisations qu’il y a pu y avoir ensuite. C’est le premier élément constitutif de la structure des opportunités (élément 1).

Mais si on réfléchit, ce mouvement a tiré profit de la concordance de plusieurs faits qui constituent autant d’éléments qui renforce l’opportunité d’une action de grande ampleur des Black lives matter :

  • La mort de George Floyd a été filmée et est passée en boucle dans les médias et sur les réseaux sociaux (élément 2).
  • Il y a un président plutôt raciste au pouvoir (Trump) qui clive la population : beaucoup d’américains, y compris de son camp, ne se retrouvent pas dans Trump (élément 3).
  • A ce moment-là, ce président était en position de faiblesse, pour mauvaise gestion de la pandémie de COVID (élément 4).
  • Les élections présidentielles devaient (ou devaient) avoir lieu en novembre ce qui forçait les candidats à prendre position et à rendre public le débat sur la place des minorités (élément 5).
  • Des entreprises ont publiquement soutenu le mouvement (Netflix, Amazon, Twitter…) et des stars ont clairement pris position pour le mouvement (Beyonce, Rihanna, Farrell William…). (élément 6).

 Il y a donc tout un environnement politique qui établit une structure des opportunités politiques propice à l’émergence de ce mouvement.

D’une manière plus générale ou théorique, on peut faire reposer la structure des opportunités politiques sur quatre familles d’éléments :

  • Le degré d’ouverture ou de fermeture des institutions politiques (c’est-à-dire leur caractère plus ou moins démocratique, et notamment l’existence d’un droit de vote ou de manifestation)
  • La stabilité ou l’instabilité des alignements politiques (c’est-à-dire le poids des différentes forces politiques existantes et leur plus ou moins grande affinité avec les revendications portées par les mouvements sociaux)
  • Le degré de cohésion ou de division au sein des élites politiques (ou extrapolitiques), qui détermine la capacité des mouvements sociaux à trouver des alliés influents (grands leaders politiques, stars, entreprises, Etats, super-héros…).
  • La réaction de l’État face à la contestation (et l’usage ou non de la répression de l’action collective)

 Cette structure des opportunités politique est évolutive (le recours aux stars est plutôt récent par exemple) et la réflexion (sur la structure des opportunités politiques) est complémentaire de celles liées aux incitations sélectives et aux rétributions symboliques parce que si l’environnement politique est bon pour un mouvement, les chances de réussites du mouvement sont plus grandes et les gains individuels plus probables (qu’ils soient matériels ou psychologiques).

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