Incitations sélectives et rétributions symboliques



Si les individus sont rationnels, pourquoi agissent-ils collectivement plutôt que d’adopter un comportement de passager clandestin ?

Dans la logique de l’acteur rationnel, il n’y a qu’une manière de répondre : parce qu’ils y gagnent plus qu’ils n’y perdent. 

Restons avec le mode de raisonnement que l’on a utilisé : celui de l’homo oeconomicus, celui de l’homme (ou de la femme) rationnel(le) qui fait des calculs coûts/avantage. Selon ce mode de raisonnement, si l’individu manifeste, c’est qu’il en tire des avantages supérieurs aux coûts… Mais alors quels peuvent être ces avantages ? 

On en évoquera deux familles d’avantages : les incitations sélectives et les rétributions symboliques.


Les incitations sélectives 

La première famille d’avantages correspond à ce qu’on appelle les incitations sélectives.

Les incitations sélectives seraient les avantages ou récompenses matérielles ou financières ou en termes de services qu’un individu peut espérer obtenir de sa participation à l’action collective


Revenons sur notre exemple des élèves (voir article)… La prochaine fois que vous voulez qu’ils se mobilisent, payez-les d’une manière ou d’une autre : avec de l’argent ou proposez de faire leur devoir ou de donner votre dessert.

 Maintenant, imaginons que l’on soit dans une entreprise dans laquelle il y a un syndicat très puissant. Ce sont les membres de ce syndicat qui font les horaires des travailleurs, les attributions de postes, des promotions, l’ordre de passage à la cafétéria… Dans ce cas, si le syndicat dit « faîtes grève », peut-être a-t-on intérêt à le suivre… Peut-être est-on fortement incité (inciter/incitation) à le suivre.

On peut comprendre facilement qu’il y a des incitations positives et des incitations négatives…

Les incitations positives vont être liées aux avantages que l’on retirera de sa participations (meilleurs horaires, meilleure place au futur spectacle payé par le comité d’entreprise…). 

Les incitations négatives sont l’inverse : une situation dégradée si l’on ne participe pas. 

On voit bien le calcul coût/avantage que fera l’individu pour savoir s’il participe ou non.

Mais, cette théorie a du mal à expliquer les manifestations de gilets jaunes par exemple, surtout que ces manifestations n’étaient pas forcément très suivies par les syndicats. Où sont les incitations sélectives dans la participation des gilets jaunes ? Il n’y avait rien à gagner directement de la part des organisateurs des mouvements à participer. Il n’y avait rien à perdre non plus. 

On peut ainsi penser qu’il existe d’autres formes de gains à la participation collective.


Les rétributions symboliques

Il y a une la deuxième famille d’avantages qui est celle des rétributions symboliques.

Les rétributions symboliques sont les satisfactions psychologiques procurées par l’action collective: intégration dans un groupe, estime de soi, plaisir de lutter ensemble, sentiment de défendre une juste cause, fierté d'agir en conformité avec ses valeurs, etc.

On doit cette explication au politiste Daniel Gaxie pour qui les incitations sélectives ne constituaient qu’une explication trop partielle et trop « économique ».

Par exemple, des études ont montré que de nombreux citoyens vont manifester pour le bénéfice psychologique qu’il retire de leur action. Ils se sentiraient trop mal de ne pas avoir fait leur devoir de citoyens. Il y a donc une dimension « estime de soi » très importante. Mais cela va plus loin… La grève et /ou la manifestation permettraient d’apprendre des choses nouvelles, de s’enrichir intellectuellement et culturellement. Participer à une action collective, c’est aussi faire partie d’un groupe, c’est donner un sens à sa vie, c’est apprendre à avoir confiance en soi et en les autres, c’est se créer une identité nouvelle ou parallèle. 

Les slogans illustrent souvent ces derniers points : « Black is beautiful » ou « Gay Pride » montre à la fois une fierté, l’appartenance à un groupe, une identité collective et individuelle ; et une opposition à tous ceux qui n’adhèrent pas aux valeurs du groupe. Or s’opposer à d’autres, c’est aussi découvrir qui l’on est soi-même.

Et puis, il ne faut pas être naïf. Certains individus qui s’engagent en politique, dans des syndicats, dans des mouvements, etc., le font aussi dans des perspectives carriéristes (pour faire carrière pour ceux qui ne comprenne pas carriériste) et ils peuvent retirer de leur participation une récompense sous forme de prestige (donc une rétribution symbolique) … Et ils sont nombreux, dans les cortèges, les grands revendicateurs ou les grands libérateurs, de tous bords, qui ont besoin de reconnaissance.


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